Les Sikhs, talon d'Achille de l'Inde ?


Dans le Cadre du cours

LE FACTEUR RELIGIEUX DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES

*** 2021 ***

© BLAZE TRENDS

« Personne plus qu’un Sikh n’est fier d’être Indien » disait Kushwant Singh citant un poème Panjabi de Raghbir Singh Bir[1].

Le sikhisme est la 4e communauté religieuse d’Inde, elle représente environ 2% du total des croyants et 20 millions de personnes très majoritairement au Penjab où ils représentent 60% de la population. C’est une religion monothéiste récente, apparue au XVe siècle dans le Nord-Ouest du sous-continent indien, elle est un syncrétisme de l’Hindouisme et de l’Islam c’est-à-dire une synthèse d’éléments empruntés à ces deux religions. Le sikhisme postule des castes moins rigides que l’hindouisme, par exemple deux de ses principes fondateurs sont l’existence d’un lieu commun de restauration et le partage des fruits du travail entre les membres. Le sikhisme est empreint d’une identité, de traditions fortes, et de symboles affirmés. La tenue traditionnelle Sikh présente « les cinq K », une tenue adaptée à la guerre : dont font partie notamment la dague courbe, le turban, les cheveux long. Son symbole est le « khaṇḍā » qui représente ces mêmes dagues courbes autour d’une épée, également témoin d’une tradition guerrière profonde.


Les Sikhs, dont le nom signifie « disciples », qui étaient dirigé par des Gurus (mot qui a donné celui que l’on connait péjorativement en français) ont en effet dû leur survie à leurs capacités guerrières face à des envahisseurs musulmans Moghols et Afghans déterminés. Plusieurs de leurs Gurus sont exécutés par ces conquérants et deviennent dès lors les martyrs du sikhisme. Au cours du XVIIIe siècle ensuite, les Sikhs usent de leurs talents d’organisateurs pour former leur empire jusqu’à l’arrivé des britanniques au XIXe siècle face auxquels ils montreront une combativité féroce qui leur vaudra le respect des colons. L’empire Sikhs se retrouve alors en la province du Penjab, région historique des Sikhs, qui sera coupée en deux lors de la partition de l’Inde en 1947. Pour défendre leurs intérêts politiques, les Sikhs ont fondé deux principales organisations : le Shiromani Gurdwara Parbandhak Committee dédié à la gestion des lieux sacrés Sikhs, et le parti politique participant aux élections du Penjab le Shiromani Akali Dal.

L’Inde quant à elle est une République laïque, son modèle est bien particulier et peut être nommé sécularisme indien[2], il ne reconnait aucune religion officielle donc, mais est pratiqué de manière positive : c’est-à-dire qu’au lieu de ne s’occuper des affaires d’aucune religion, il reconnait les religions et leur offre un traitement - non pas identique - mais dit égal, dans le sens où chaque religion sera traitée de manière singulière en fonction de ses particularismes : par exemple un droit de porter le turban est offert aux Sikhs en passant outre l’obligation de porter un casque dans la police[3].

Au vu d’une histoire lourde entre l’Inde et les Sikhs, il convient de se demander : Etat Indien contre Sikhisme, un conflit ?

I – Inde et Sikh, une relation cordiale

Avant l’indépendance de l’Inde - bien qu’il s’agissait d’une colonie - la minorité Sikhe était fortement politisée et reconnue, consciente de ses intérêts politiques et les défendant dans la mesure que lui laissait faire le colon britannique : par exemple en 1909 les Sikhs manifestent pour la reconnaissance de leur mariage religieux[4]. Un colon anglais qui restait un colon certes, mais qui reconnaissait hautement cette minorité religieuse. Reconnaissance que l’on constate en effet dans la participation des Sikhs la plus importante de l’Inde à la Première Guerre Mondiale, en termes de proportion, lui offrant ainsi un grand prestige en faisant connaitre la valeur militaire de ce peuple dans le monde entier, puis pendant la seconde guerre mondiale également.

Les Sikhs ont également été souvent alliés des Hindous notamment dans leur lutte contre l’Islam, et alliés à la cause de l’Inde entière et de son principal parti : le parti du Congrès National notamment lors de la partition de l’Inde en 1947 pendant laquelle les Sikhs luttaient pour garder un Penjab uni. Ensuite périodiquement (dans les années 1960 notamment) et aujourd’hui depuis les années 1990 également le Shiromani Akali Dal est allié au Parti du Congrès et les Sikhs n’hésitent pas à donner leurs voix à ce parti. Très récemment c’est ce même parti qui appelait les Sikhs à manifester contre les libéralisations entreprises par Narendra Modi dans l’agriculture.

En effet, les Sikhs participent activement à la vie politique démocratique locale, leur parti a souvent été le deuxième plus important du Penjab et a été à deux reprise au pouvoir de cette province. Ils participent également activement et très souvent par la voix de la manifestation, de manière parfaitement démocratique[5].

Dans cette même logique, le gouvernement Indien est passé à une volonté d’apaisement avec les Sikhs par rapport aux évènements violents des années 1980, d’abord avec le 1er ministre de l’Inde Narasimha Rao dans les années 1990. Puis l’élection d’un 1er ministre Sikh pour l’Inde en la personne de Manmohan Singh en 2004 montre également une intégration profonde de cette communauté au reste de l’Inde. Manmohan Singh en viendra à dire que les massacres de l’Opération Blue Star auraient pu être évités[6]. A l’heure d’aujourd’hui c’est Narendra Modi qui célèbre les Gurus Sikhs et visite le temple d’or d’Amritsar en 2021[7]. L’ouverture d’un corridor après la conclusion d’un accord en novembre 2019 entre les deux pays ennemis Pakistan et Inde pour permettre le pèlerinage sur des lieux sacrés du sikhisme[8] montre également une bonne volonté politique envers la communauté.

Au-delà de ça, en termes économiques il n’est pas possible de dire que les Sikhs aurait été une minorité oppressée pendant que le reste de l’Inde se développait. Le Penjab a en effet profité pleinement du développement économique et de la Révolution Verte des années 1960 notamment. Cette région en est même venue à se faire appeler le grenier à blé de l’Inde. L’Inde connait d’immense disparités régionales, c’est un fait avéré, or le Penjab profite toujours d’une position privilégiée en termes de revenu par habitant qui fait envier les régions voisines où la pauvreté peut être parfois bien plus élevée. Et cette richesse ne passe pas devant la communauté Sikhs sans qu’elle puisse en profiter, les Sikhs sont des agriculteurs propriétaires de leurs terres.

II – Mais des conflictualités périodiquement ravivées

Les Sikhs ont toujours eu et ont encore de nombreuses revendications politiques vis-à-vis de l’Inde, à travers leur parti principal, et formulé plus particulièrement dans les années 1970. L’on peut citer la volonté d’incorporer de nouveau la capitale du Penjab : Chandigarh à son territoire et à ne plus la laisser dans un district séparé, de retrouver le contrôle des eaux et d’un barrage hydroélectrique contrôlé par l’Etat indien, d’avantage d’autonomie et de reconnaissance des particularismes culturelles (par rapport à l’éducation par exemple ou au port de la dague courbe traditionnelle dans les vols intérieurs), un recrutement préférentiel dans l’armée[9], etc. Ces nombreuses revendications peuvent paraitre excessives à un Etat Indien qui cherche l’intérêt général et non à répondre à toutes les revendications privées ou communautaires. Les Sikhs les plus radicaux revendiquent même une volonté d’indépendance d’un pays à majorité Sikh : le Kalistan (d’un nom donné par un politique Sikh) qui recouvrirait au moins le Penjab et qui rappellerait l’époque de l’Empire des Gurus.

Les Sikhs se considèrent également toujours comme une minorité en danger dans une Inde à la majorité Hindou écrasante et très prédatrice des particularismes, dans le sens où l’hindouisme incorpore facilement de nouvelles religions marginales[10]. Les Sikhs défendent donc farouchement leur identité et leurs traditions. Ils ont toujours été conscient de leurs intérêts communautaires à défendre, entre les deux marteaux que peuvent constituer l’hindouisme et l’islam.

Du point de vue économique, il est nécessaire de relativiser les bénéfices que le Penjab a fait du développement indien. En effet s’il est devenu riche par la Révolution Verte, il manque d’industrie lourde et ne peut pas transformer lui-même sa grosse production agricole qu’il voit donc en grande partie exportée vers le reste de l’Inde. Le peu d’industrie de la région et l’énergie sont possédés par des castes hindous, cela créé un manque de perspective car les Sikhs se voient parfois obliger d’utiliser une énergie coûteuse pour l’agriculture moderne et, pire encore, au fil du temps et des héritages ils voient leurs terres se morceler et rapporter d’autant moins pour chaque individus[11]. En parallèle de cela, la relative richesse du Penjab a attiré beaucoup de population pendant les années 1970 des provinces alentours à majorité hindous, provoquant un changement démographique et donc électoral et politique : le Shiromani Akali Dal devient un parti d’autant moins puissant et ne se maintient plus que comme parti d’opposition permanente.

Tous ces constats, en sommes, créé une forte frustration de la communauté traditionnelle du Penjab qui va mener à de nombreuses agitations et les plus radicaux au terrorisme. C’est ainsi que Jarnail Singh Bhindranwale se fera tête d’un mouvement séparatiste Sikh et que les violences entre la communauté et les hindous se multiplieront dans les années 1980[12]. Le paroxysme de la violence sera atteint avec le gouvernement de plus en plus autoritaire d’Indira Gandhi et sa réponse aux agitations Sikhs. L’opération Blue Star amènera le temple d’or du sikhisme à être violé par l’armée indienne pour déloger les séparatistes et tuer son chef ainsi que de nombreux civils, tandis qu’une autre opération Black Thunder fera également de nombreux morts. Ces événements auront de grands retentissements et la conflictualité entre Inde et sikhisme n’aura jamais paru aussi importante. C’est après Blue Star que les gardes du corps Sikhs d’Indira Gandhi l’assassineront en 1984 occasionnant une flambée de violence de la population hindou envers la communauté au Penjab, parfois qualifié de véritable pogroms.

Aujourd’hui Modi applique une nouvelle politique de libéralisation de l’agriculture qui semble particulièrement défavorables aux Sikhs qui vivent encore majoritairement dans une économie agricole, car cette politique amènerait la concentration monopolistique de l’activité agricole. Même si l’industrialisation, la capitalisation, de l’agriculture se fait dans le sens de l’augmentation du niveau de vie général, par une diminution des famines par exemple, le pouvoir économique et la propriété agricole dans le Pendjab risque de passer dans les mains Hindous, diminuant le pouvoir Sikhs car l’industrie est principalement détenue par des castes Hindous[13]. Cela engendre une vague de manifestation dont font partie beaucoup de Sikhs contre la politique de Modi et même si ce dernier tente de montrer une image positive, il demande aux agriculteurs de bien vouloir accepter ces réformes qui, il leur assure, devront leur être favorable[14][15]. Les impacts de cette évolution économique sur la structure sociale du Penjab devront être suivi avec attention afin de savoir si elles seront favorables aux Sikhs ou bien si, au contraire, elles pourraient engendrer de nouvelles tensions avec les Indiens, à l’instar de celles des années 1980 qui trouvaient leur source dans une frustration économique.

 

 

Nous l’avons donc compris, entre l’Inde et les Sikhs il s’agit d’une certaine relation « d’amour haine ». Une minorité Sikhe qui est fortement politisée et reconnue ; qui, on peut le dire, peut reconnaitre sa chance d’être à ce point ancré dans la politique et l’histoire indienne. Mais qui en même temps se bat et s’est battu pour atteindre cet état de fait et qui, aussi, subit les conséquences de cela à travers une certaine concurrence contre le pouvoir central Indien à des moments de l’histoire.

La minorité Sikhs pratique-t-elle la politique virulemment en réaction, en défense, à des puissances qui voudraient l’asservir comme aux 1ers temps du sikhisme ? Ou bien au contraire une politique indienne qui ne fait que répondre à des agitations et des attentats d’une minorité, par la remise en ordre sévère ? Cette question relève de celle de l’œuf ou de la poule, probablement inextricable, elle doit trouver une solution hors du carcan d’un cercle vicieux. L’Inde va dans ce sens en proposant une pacification des relations et les Sikhs font de même en parallèle bien que les dernières politiques de libéralisation puissent être vu comme des attaques, les réponses Sikhs ne se font au moins, on peut en être heureux, plus par des attentats.

Ainsi donc, même si les tensions ne sont jamais loin dans un pays-puzzle de communautés, il s’agit ici peut-être d’un exemple de pacification de relations politico-religieuses à suivre pour d’autres problématiques du même ordre dans le monde.



[1] MATRINGE Denis. « Les Sikhs dans la société indienne ». In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 61, mars 1986. Science et actualité. pp. 65-78.

[2] BHARGAVA Rajeev. « Le sécularisme, ou la version indienne de la laïcité ». Mouvement, 31 mars 2014. Disponible en ligne : Le sécularisme, ou la version indienne de la laïcité (mouvements.info)

[3] Ibidem

[4] MATRINGE Denis. Les Sikhs. 1986.

[5] Ibid.

[6] SMITH Charlie. “Former Indian prime minister Manmohan Singh says 1984 massacre of Sikhs could have been prevented”, Straight, 5 décembre 2019. Former Indian prime minister Manmohan Singh says 1984 massacre of Sikhs could have been prevented | Georgia Straight Vancouver's News & Entertainment Weekly

[7] COLLET Sophie. « Modi lance une opération séduction envers la communauté sikhe », Courrier International Blogs, 12 avril 2021. Inde: L'opération séduction de Modi envers la communauté sikhe | Bombay Darling (courrierinternational.com)

[8] « Le "corridor de Kartarpur" pour les pèlerins sikhs, rare trait d'union entre l'Inde et le Pakistan », France 24, Youtube, 27 novembre 2019. Le "corridor de Kartarpur" pour les pèlerins sikhs, rare trait d'union entre l'Inde et le Pakistan - YouTube

[9] MATRINGE Denis. Les Sikhs. 1986.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] « Le séparatisme au Pendjab ». Histoire de l’Inde contemporaine. Histoire à la carte. L'Histoire à la carte : Le séparatisme au Pendjab (histoirealacarte.com)

[13] BOILLOT Jean-Joseph. « III. Les structures de l’économie indienne », Jean-Joseph Boillot éd., L'économie de l'Inde. La Découverte, 2016, pp. 30-57.

[14] DELACROIX Guillaume. « Révolte.Dans le nord de l’Inde, les paysans en colère s’en prennent aux soldats et bloquent l’économie », Courrier International, 16 novembre 2020. Dans le nord de l’Inde, les paysans en colère s’en prennent aux soldats et bloquent l’économie (courrierinternational.com)

[15] “Modi says ill words against Sikhs will do no good; asks agitating farmers to withdraw stir”, The Economic Times, 9 février 2021.

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