L'Atome, puissance géopolitique


Dans le cadre du cours :

THE INTERNATIONAL POLITICS OF TECHNOLOGY AND ECOLOGY

sous la supervision de :

Professor Klaus-Gerd GIESEN

*** 2020 ***

Sommaire

Introduction

I - La disparité des politiques nucléaires

A - Les politiques nucléaires civiles volontaristes

B - Les politiques nucléaire civiles neutres ou ambiguës. 9

C - Les politiques sceptique vis-à-vis du nucléaire civil 13

D - Les politiques nucléaire civiles des Etats poste-socialistes. 14

E - Les politiques d’enclenchement du nucléaire civile, ou politiques nucléaire civiles marginales. 15

II - Le nucléaire, outil de puissance

A - Une corrélation entre puissance géopolitique et ampleur du nucléaire civil 16

B – Une causalité ?. 17

C - Un outil de puissance apparent. 18

Conclusion.. 21

Annexes

Bibliographie.. 27

 

***


L

’énergie est un enjeux géopolitique majeur, si il n’est pas l’enjeu principal. D’un point de vue économique et militaire il est déterminant : de l’énergie la puissance d'un Etat dépendrait en grande partie. C’est, du moins, ce qu’argumentent le technicien J.M. Jancovici[1] et le journaliste M. Auzanneau[2]. Il n’est pas simple de prendre des décisions face à cet enjeu : peu de solutions s’offrent, même s’il existe des optimistes. Du moins, s’il y a des solutions elles ne sont pas miraculeuses, ou bien encore elles ne sont pas simples à déployer. Par solution, il faut entendre quelque chose de viable qui permettrait la substitution au moins, ou l’amélioration au mieux : or, jusque-là, ce sont les énergies fossiles qui restent les plus utilisées sur la planète, celles-ci sont intrinsèquement les plus commodes pour l’instant. En effet, une énergie très concentrée permet d’utiliser peu de matière pour une grande quantité d’énergie en retour, donc une grande transformation avec peu de coûts. Autrement dit, elle autorise une production abondante et peu chère, une grande richesse. D’autres facteurs rentrent en jeu comme la facilité d’usage/de transport, c’est ce qui fait que le pétrole, plus que toute autre, est l’énergie maitresse : contrairement à du charbon elle se stock et se transporte très facilement[3]. C’est ici un déterminant physique, qui conditionne in fine la quantité de richesse. S’il n’existe jamais de certitude quant à l’avenir de ce que sera capable de produire intellectuellement l’humanité en innovation, il est en revanche certain que même l’innovation la plus efficace ne permet pas de dépasser les limites physiques… celles que l'on perçoit à court terme du moins.

Ainsi, et c’est une conséquence de cette brève introduction, l’on sait que les politiques énergétiques font parties des grands leviers traditionnels des stratégies des Etats pour l’acquisition ou le maintien de leur puissance à l’internationale. Les enjeux énergétiques sous-tendent une bonne part des questions de géopolitique contemporaines et historiques. Les approvisionnements énergétiques ne se remplacent pas à très court-terme et ne se valent pas tous, or les économies industrielles mais aussi les armées ont besoin d’énergie pour tourner abondamment. Si d’un point de vue purement économique, l’énergie parait secondaire, car n’étant qu’un secteur parmi d’autres, et plutôt faible en contribution au PIB, cet enjeu peut être assimilé à celui de l’agriculture en géopolitique : secteur qui ne représente que quelque infimes pourcent des emplois et du PIB des pays développés, mais retient une grande partie de l’intérêt stratégique des Etats car en réalité les penseurs n’oublient pas que les hommes ne vont pas au travail sans manger. Toute l’économie repose sur l’abondance d’un secteur infime. Ce dont découle d’ailleurs les particularités du commerce internationale en termes de protectionnisme, qui paraissent anachroniques au milieu d’une époque de libre-échange généralisé. Il en est à peu près de même pour l’énergie. Si la Russie possède et entretient un moyen de pression sur les européens par l’approvisionnement en gaz, c’est car l’énergie est indispensable à tout le reste ; si le Moyen-Orient cristallise toutes les questions géopolitiques les plus importantes c’est bien qu’il est la région la plus riche en pétrole après que les Etats-Unis ont passé leur pic de production dans les années 1970.

L’on pourrait rétorquer que depuis l’avènement des nouvelles Energies Renouvelables intermittentes (EnRi) les enjeux énergétiques sont de plus en plus passés, mais il n’en est rien. Car pour se donner une idée des ordres de grandeurs totalement différent qui existe toujours entre EnRi présentées comme solution et énergies fossiles : si la Chine est le 1er producteur mondiale d’énergie à partir d’EnRi, sa production de charbon est presque toujours 30 fois supérieure[4]. De plus, l’on observe pour l’instant que la croissance de ces EnRi ne se fait pas au détriment du charbon, mais ne fait que s’y ajouter. Remplacer le parc charbonnier chinois et non pas seulement lui superposé d’autres énergies serait une affaire tout autre qui nous sortirait peut-être du paradigme actuel.

L’énergie nucléaire dans un cadre civile est alors, au même titre que les autres énergies, tout autant au cœur de ces enjeux. Mais elle l’est peut-être d’un point de vue encore plus spécial : en effet l’énergie nucléaire est physiquement la plus concentrée que l’homme puisse maitriser pour l’instant[5] [6]. Également car, pour un Etats qui lorgnerait sur la puissance absolue de l’arme nucléaire, elle est indispensable. Mais elle a aussi des applications plus larges que les seuls utilisations énergétiques ou militaires : environnementale, scientifique ou médicales. Enfin, elle est certainement aussi l’une des plus controversé, l’une qui donne le plus de difficulté aux opinions des pays démocratiques, une ambivalence existe entre des avantages singuliers et des inconvénients énormes mis en avant.

L’on borne traditionnellement la naissance du champ de recherche nucléaire à 1896 avec la découverte par Henri Becquerel du phénomène de radioactivité. Les travaux de Pierre et Marie Curie sont ensuite récompensé d’un prix Nobel au début du XXe siècle, pour la recherche dans ce champ, Irène Joliot-Curie et Frédéric Joliot suivent cette même voie également. Mais ce n’est qu’en 1938 en Allemagne qu’est réalisée la première fission d’un noyau d’Uranium, préalable indispensable à l’exploitation de l’énergie nucléaire[7]. Ensuite le projet Manhattan aboutit en 1945 à la bombe nucléaire. S’en suit l’utilisation contrôlé de l’énergie résultant de la fission des noyaux d’Uranium (contrairement au fonctionnement d’une bombe qui demande une réaction en chaîne non contrôlée) pour la propulsion d’engins militaire (sous-marins et porte-avions surtout) d’abord, puis pour la production d’électricité à partir de 1955 en URSS, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France en 1959 pour la première fois. L’électronucléaire connaitra ensuite des bons et des rebonds au fil des évènements du monde : l’accident de Three Mile Island en 1979 marque les premiers doutes sur la sécurité nucléaire. Après lui seront déjà mis en place plus de protocoles et de sécurité. Puis le nucléaire croit massivement avec les chocs pétroliers comme une substitution au pétrole afin d’augmenter l’indépendance énergétique. Si a première vue pétrole et électricité n’ont pas les mêmes utilisations aujourd’hui – le pétrole étant majoritairement utilisé dans les transports – au moment des chocs pétroliers dans les années 1970/1980 une grande proportion de pétrole sert à produire de l’électricité et une autre grande part à chauffer directement les bâtiments et les maisons. En France en particulier si le pétrole est si utilisé dans des secteurs où le charbon pourrait faire office, c’est de la même manière car elle possède peu de charbon, ou du moins en déclin sur son sol, contrairement à d’autres pays développé comme l’Allemagne ou les Etats-Unis. La croissance du nucléaire pour produire de l’électricité remplacera la production électrique d’origine pétrolière, et le secteur que l’on appelle « résidentiel » sera fortement électrifié. Ainsi la dépendance énergétique au pétrole diminuera. Cependant les transports sont beaucoup moins faciles à électrifier massivement et encore plus dans le cas où la société a choisi le tout voiture. Pour cette raison, le nucléaire ne sera pas une solution miraculeuse et les pays développés resteront très dépendant du pétrole. Le 3e évènement majeur qui marque un tournant dans l’histoire de l’industrie nucléaire est l’accident de Tchernobyl en 1986, celui-ci créé un véritable choc collectif[8], surtout en Europe de l’Ouest, et commence à retourner une partie de l’opinion contre le nucléaire qui y voit un risque bien trop grand malgré les causes très particulières de cet accident qui se produit dans une dictature qui cherchait à diminuer les coûts au détriment de la sécurité. Par exemple, en Europe et en Amérique au moment de l’accident, les réacteurs possèdent une enceinte de confinement ce qui n’est pas le cas des réacteurs RBMK de Tchernobyl. Enfin le 4e évènement majeur sur l’industrie nucléaire civil est la catastrophe de Fukushima en 2011 causée par un tremblement de terre puis un tsunami, accident classé au même niveau que Tchernobyl sur l’Echelle Internationale des évènements nucléaires et radiologiques de l’AIEA[9].

En ce qui concerne la méthodologie : nous nous bornerons principalement à l’industrie nucléaire civile dans un but énergétique et moins dans ses autres applications, nous ne nous intéresserons pas non plus au nucléaire militaire. L’industrie électronucléaire est définie comme les différents procédés ayant le but, final, de produire de l’électricité pour la consommation à partir d’une réaction nucléaire, cette industrie est composée d’un cycle du combustible qui va de l’extraction de l’uranium à son enrichissement, en passant par la production d’électricité en elle-même jusqu’au traitement des déchets[10]. Nous utiliserons majoritairement un indicateur pour évaluer les industries nucléaires : les réacteurs électronucléaires – leur nombre, et la quantité en construction par exemple – nous utiliserons moins d’autres indicateurs ayant plus le risque d’être empreint de subjectivité ou d’autres aspects du cycle du combustible amont ou aval de la production d’électricité en propre. Toutes les données utilisées pour cet indicateur seront tirées de l’AIEA PRIS[11]. Nous nous limiterons également surtout à la situation actuelle de cet indicateur, plus ou moins 5 ans. Nous adopterons une approche hypothético-déductive : en partant d’une hypothèse, nous chercherons dans l’observation si elle est confirmée ou infirmée pour, enfin, en déduire une théorie.

Les politiques nucléaires civiles semblent être battues en brèche depuis un certain temps en Europe de l’Ouest notamment en France. Cela pose la question de son utilité pour un pays, or si il est évident que par le passé les politiques nucléaire ont été un outil de puissance des Etats sur la scène internationale, l’on peut se demander légitimement, avec les changements de contexte contemporain, si le nucléaire est bien encore un outil de puissance, ou bien si il est dépassé dans ce but. Nous émettrons l’hypothèse que : le nucléaire est un outil de puissance des Etats toujours d’actualité aujourd’hui.

Nous chercherons à infirmer ou confirmer cette hypothèse, et donc à répondre à notre problématique en procédant d’abord par une observation descriptive des différentes politiques nucléaire civiles dans le monde (I), pour ensuite procéder à une analyse qui nous mènera à une explication et une théorisation (II).

I – LA DISPARITE DES POLITIQUES NUCLEAIRES

En observant les politiques nucléaires civiles dans le monde, l’on remarque en premier lieu que les Etats qui en portent une sont une minorité. Ils sont encore moins nombreux ceux qui ont déjà des réacteurs nucléaires. Une seconde observation que l’on peut faire est que ces politiques ne se valent pas, elles sont plurielles. Notre volonté ici sera de classer les politiques nucléaires diverses de ce club d’Etats qui en possède à l’aide de critères objectifs comme le nombre de réacteurs en construction, afin de permettre une généralisation, pour en tirer des analyses et des conclusions. Nous procèderons en décrivant les catégories retenues et en les justifiant, pour ensuite y classer les politiques que nous décrirons et dont nous justifierons également le placement. Nous avons retenu cinq grandes catégories dans lesquelles placer toutes les politiques nucléaires civiles. D’abord la catégorie des politiques nucléaire volontaristes ou très actives (A) ; ensuite les plus neutres ou ambiguës (B) ; les politiques sceptiques, ou nous pourrions dire de renoncement (C) ; les politiques issues de l’héritage du bloc communiste (D) ; enfin, les politiques de démarrage du nucléaire ou les politiques marginales (E).


A - Les politiques nucléaires civiles volontaristes

Cette première catégorie rassemble les moteurs actuels du nucléaire civile, les Etats qui en font partis se démarquent particulièrement pour leur possession, d’ores et déjà, de centrales nucléaire et pour leur grande volonté et moyens mis en œuvre pour agrandir ce parc ou augmenter leur influence ou leur expérience dans ce domaine par des politiques actives.

On y trouve d’abord de plus évident la Russie. La Russie est l’héritière principale, pour ne pas dire quasiment exclusive, du programme nucléaire de l’URSS et du plus grand nombre de ces réacteurs. L’héritage d’un pays qui avait été le théâtre du plus grave accident nucléaire de l’histoire n’empêche pas la Russie de garder une politique du nucléaire civil très active. Celle-ci se concrétise toujours dans la prolongation de l’exploitation d’anciens réacteurs et leur rénovations (notamment de la filière RBMK - celle de la centrale de Tchernobyl - par l’ajout d’une enceinte de confinement autour du cœur, de meilleurs systèmes d’urgences, de la suppression du graphite à la pointe des barres de contrôles) ; dans la construction de nouveaux réacteurs, la construction de nouveaux prototypes de réacteurs (les plus marquant étant les nouveaux réacteurs sur bateau[12]), toujours une participation à la recherche bien sûr, et enfin le gain de contrat pour la grande entreprise d’Etat russe du nucléaire civile, Rosatom, qui va construire de nombreux réacteurs en Inde, Chine, Iran, Bangladesh notamment. Rosatom est aujourd’hui l’entreprise du nucléaire au plus gros carnet de commande au monde[13][14]. La Russie est enfin parmi les Etats en tête de la recherche sur le nucléaire depuis ses débuts, elle participe donc logiquement au Forum Génération IV et au projet ITER, elle possède ses propres filières de recherche dans les réacteurs à neutrons rapide et de 4e génération[15].

La Chine est également la deuxième évidence qui vient à l’esprit lorsque l’on parle de politique nucléaire volontariste. La Chine ne commence son programme nucléaire civile que tardivement en 1991. L’Etat chinois est très actif, il augmente rapidement sa capacité nucléaire par la construction de rien de moins que 12 réacteurs, le nombre le plus élevé au monde actuellement. Il a également récemment pris commande de réacteurs à des entreprises étrangères ayant un plus grand savoir-faire, ainsi un contrat est signé avec EDF pour la construction de deux réacteurs de nouvelle génération à « Eau Pressurisée Européen » (EPR) construit très rapidement et avec peu de dépense imprévues[16]. La Chine se place aussi dans le club restreint des Etats en tête de la recherche sur le nucléaire avec ses propres expérimentations sur la fusion[17], sa participation au Forum Génération IV et au projet ITER.

L’Inde est le troisième pays auquel on pense lorsque l’on parle de nucléaire civile en croissance. Effectivement le pays croit rapidement dans ce secteur depuis le début de son programme électronucléaire plus ancien que celui de la Chine, débuté en 1969. L’Inde est actuellement le 2e constructeur nucléaire au monde avec 7 réacteurs. Si l’Inde possède 22 réacteurs, elle produit assez peu d’électricité à partir d’eux (13e pays en MW, mais 7e en nombre de réacteurs). Le pays signe également de nombreux contrats et est actif dans la recherche[18]. Il a signé aussi un traité de partenariat avec les Etats-Unis afin de favoriser la croissance dans le secteur et augmenter les échanges de technologies[19]. L’Inde fait partie de du Forum Génération IV et de ITER.

La Corée du Sud est l’autre pays de cette catégorie, elle investit grandement dans le nucléaire, elle est aujourd’hui le 3e pays pour le nombre de réacteurs en construction (mais avec cependant une plus grande capacité électrique que l’Inde) elle a ainsi une volonté affichée de gagner de l’expérience et une plus grande indépendance énergétique. Son entreprise principale dans le secteur, la Korea Hydro & Nuclear Power proche de l’Etat, signe un contrat très important de construction des quatre premiers réacteurs demandés par les Emirats Arabes Unis, celui-ci est d’autant plus important qu’il est remporté face à la géante EDF. Le pays a également scellé une coopération dans le secteur avec la Turquie en 2010[20]. En termes de recherche la Corée du Sud n’a pas de filière de 4e génération à neutron rapide à elle, ce qui constitut une limite importante, cependant ce petit pays fait tout de même partie du Forum Génération IV et du projet ITER. Tout cela représente des indices qui montrent le volontarisme nucléaire sud-coréen.

 

B - Les politiques nucléaire civiles neutres ou ambiguës

Cette catégorie est celle des Etats historiquement déjà puissant, nous pourrions dire des puissances nucléaires civiles déjà bien installées, mais qui ont perdu leur volonté initiale pour arriver à une stagnation voir à des dynamiques contradictoires entre maintien de l’industrie nucléaire et renoncement.

Les Etats-Unis sont le premier pays de cette catégorie dont on peut qualifier la politique nucléaire civile de neutre ou ambiguë, ni très volontariste ni anti-nucléaire. Cela se traduit beaucoup dans le fait que le nucléaire civil américain est plus privatisé que tout autre, ainsi il y aura peu de politique publique active dans le secteur, qui dépendra beaucoup plus du marché. Etant donné le soutien à la croissance des énergies fossiles non conventionnelles dans le pays (gaz et pétrole de schiste et bitumineux), du moins à leur non-endiguement dans un objectif environnemental, le nucléaire devient peu compétitif face à ces énergies moins chères mêmes si elles sont très émettrices de gaz à effets de serre. Ainsi les Etats-Unis ne verront que très peu de construction de centrale pendant les dernières décennies, à l’heure actuelle seulement deux, alors que les énergies fossiles comptent toujours pour 2/3 environ du mix électrique de ce pays. D’un autre côté, le secteur privé à l’avantage de déboucher sur la croissance de nouvelles technologies dont la plus notable est celle des SMR : « Small Modular Reactor »[21] qui pourraient être une nouvelle porte vers la croissance du nucléaire vu les nouvelles possibilités qu’ils offrent : plus simples, moins couteux, adaptés à des contextes de plus petites échelles (Etats moins capable de soutenir un programme nucléaire civil complet). Néanmoins toujours pour illustrer ce côté ambigu, les Etats-Unis se montrent volontaristes à l’international en signant de nombreux traités de coopération nucléaire : avec le Pakistan[22], l’Inde, la Turquie, l’UE[23], afin de promouvoir le nucléaire et partager des technologies. Sur la recherche également les Etats-Unis sont leader, ils ont leur propre branche de recherche sur la fusion nucléaire et sont leader dans les réacteurs de 4e générations à neutrons rapides. Ils sont également instigateur de l’AIEA par Eisenhower et sont bien sûr membre du Forum Génération IV et du projet ITER.

La France est un pays du nucléaire très spécial, elle entretient une relation très particulière au nucléaire qui montre une politique pour le moins ambiguë. La France est le pays de naissance de la recherche nucléaire, le berceau de cette énergie avec ce qui est considéré traditionnellement comme la découverte fondatrice de la radioactivité par Henri Becquerel, Pierre et Marie Curie puis Frédéric Joliot obtiendront ensuite le prix Nobel pour leurs importantes recherches dans ce champ. Après la seconde guerre mondiale la France se placera parmi les pays fleuron de cette industrie avec un programme nucléaire précoce commencé en 1959. Elle sera ensuite parmi les plus gros moteurs, en ayant la politique nucléaire parmi les plus ambitieuse de l’histoire, l’amenant à une part du nucléaire record dans son mix électrique de 80%. La France reste toujours aujourd’hui un leader du nucléaire civil avec des acteurs comme Orano, le CEA et EDF présent dans le monde entier, EDF gagnera par exemple de nombreux contrats de construction d’EPR en Chine, en Finlande et au Royaume-Uni ; dans la recherche elle a développé sa propre filière surgénérateur à neutron rapide et de 4e génération avec Superphénix par exemple[24], elle fait partie du Forum Génération IV et a été le pays retenu pour accueillir le projet ITER. Or malgré ce constat, la France est aussi un pays qui n’a plus une grande volonté d’approfondir son programme nucléaire et de soutenir cette industrie, au contraire. Les filières de 4e générations permettant la surgénération et donc de fermer le cycle du combustible afin d’atteindre une autonomie encore plus grande et une diminution des déchets, dont le dernier exemple en date était le réacteur Astrid, ont été arrêté[25]. Les gouvernements successifs depuis Hollande ont donner la promesse de ramener la part du nucléaire dans l’électricité française à 50% et récemment la promesse de fermeture de Fessenheim à été tenue en dehors de raisons scientifiques de vieillissement car l’Autorité de Sureté Nucléaire n’avait pas relevé ce problème[26]. Cette histoire énergétique française d’exception au vu de son lien avec le nucléaire rentre en contradiction avec les volontés politiques sceptiques depuis quelques décennies et créé ce que l’on peut qualifier de politique ambiguë.

Le Royaume-Uni est l’autre pays que l’on peut classer dans cette catégorie. Si il a été l’un des pays fondateur de l’industrie nucléaire avec un programme précoce, il ne sera pas aussi ambitieux que la France. Aujourd’hui après une période de faiblesse de l’investissement dans le nucléaire au profit des énergies fossiles, le Royaume-Uni inscrit la construction de centrale pragmatiquement dans sa stratégie de décarbonation[27]. C’est dans ce contexte que le pays prendra commande de deux EPR à EDF. Cependant on ne peut pas dire que le Royaume-Uni soit complètement volontariste, la croissance de son parc nucléaire reste très limitée pour lui préférer une plus grande consommation de gaz afin de diminuer la consommation pétrolière (cela diminue les émissions car le gaz est moins carboné que le pétrole, mais en ordre de grandeur il ne faut pas oublier que gaz tout comme pétrole restent des énergies fossiles trop émettrices pour suivre un objectif de 2°C en 2100). Parmi les grands acteurs du nucléaire civile dans le monde, ce pays reste tout de même moins majeur que les plus importants. Dans la recherche il développera ses propres filières et fera partie individuellement du forum génération IV. En ce qui concerne ITER cependant le Brexit pose des questions car le Royaume-Uni devra adhérer individuellement à ce projet, le pays bénéficiait également de 50% du financement du projet de recherche européen sur la fusion « JET » (Joint European Torus) sur le sol britannique, financement énorme auquel il devra renoncer[28]. C’est donc un bilan contrasté qui montre un pays fort du nucléaire par rapport au reste du monde où le nucléaire est maitrisé dans une minorité de pays, mais un pays où cette industrie stagne ou ne croit pas particulièrement vite. On peut donc facilement le qualifier de neutre en cela qu’il n’est ni particulièrement volontariste ni antinucléaire non plus.

L’Union Européenne, qui n’est pas un pays, peut-être classé dans cette catégorie tout de même en cela qu’elle porte une volonté, elle établit une coopération à travers le traité Euratom pour les Etats qui en font partie[29]. Il faudra rappeler que ce traité montre que l’UE porte une spécificité pour le nucléaire civile puisqu’il est toujours distinct des traités établissant l’Union Européenne, mais ce seront tout de même les institutions générales de l’UE - Commission, Conseil de l’UE et Parlement - qui l’exécuteront. Les Etats-membres à travers ce traité établissent une coopération pour l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Si l’UE montre cette volonté sur le papier de la promotion de l’énergie nucléaire, elle ne peut pas grand-chose quand elle est tiraillée entre des volontés contraire de sortie du nucléaire et de maintient voir de croissance de cette énergie[30]. Son budget alloué reste limité. Au sein de l’UE existe tout autant des pays voulant faire croitre le nucléaire comme la République Tchèque, la Finlande, la Slovénie, la Roumanie et la Hongrie, l’un des pays leader de ce secteur qu’est la France, et des pays préférant la sortie du nucléaire comme l’Allemagne et la Belgique. En faisant la somme du nombre de réacteurs nucléaire sur son sol, l’UE est la 1ère zone nucléaire au monde, en même temps qu’elle entretient une histoire compliquée avec cette énergie car elle a été en première ligne du nuage de particule créé avec l’incendie de Tchernobyl qui a eu un impact fort sur les esprit et les opinions, ce qui explique en partie qu’elle est aussi la seule zone au monde avec des politiques volontairement anti-nucléaire. Toujours pour illustrer une position ambiguë, l’UE n’est pas un Etat mais elle fait tout de même partie du programme ITER et du Forum Génération IV, de plus elle développe sa propre recherche sur la fusion dans le projet JET mais qui est sur le sol britannique.

Le Canada est le dernier pays de cette catégorie. Ce pays est un pionnier de l’industrie nucléaire et possède aujourd’hui encore un parc très important de 19 réacteurs. Il a développé sa propre filière nucléaire : les réacteurs « CANDU », et fait partie du Forum Génération IV. Le pays est également connu dans le nucléaire pour son réacteur NRU qui produit environ 40% des radio-isotopes utilisé en imagerie médicales dans le monde[31], une situation sur le marché mondial qui a entrainé une pénurie grave de ce produit en 2009 lors d’une panne du réacteur[32]. Cependant aujourd'hui il ne connait plus aucune croissance de son parc nucléaire et n'est pas particulièrement actif à l'international. Il peut donc être facilement qualifié d’État neutre en matière de politique nucléaire.

 

C - Les politiques sceptique vis-à-vis du nucléaire civil

Les politiques sceptiques ou autrement de renoncement, sont les politiques nucléaires civile ayant la volonté claire de sortir du nucléaire, c’est-à-dire de diminuer activement la part de cette énergie dans le mix énergétique en fermant des centrales ou en les utilisant moins.

L’Allemagne est le premier pays auquel on pense évidemment lorsqu’on pense à la sortie du nucléaire. Avant Tchernobyl le pays était important dans le nucléaire, mais après cet accident les mouvements écologistes qui ont une grande influence en Allemagne s’affichent de plus en plus anti-nucléaire. C’est l’accident de Fukushima qui enfoncera le clou définitivement dans l’opinion allemande et donnera la tâche à Angela Merkel de mettre fin définitivement à l’approvisionnement énergétique par le nucléaire au plus tard en 2022. Il convient de noter que des centrales nucléaires approvisionnent encore le pays.

Le Japon est le deuxième pays évidemment dans cette catégorie. Jusqu’à la catastrophe de Fukushima le Japon était le deuxième pays en part de nucléaire dans la production d’électricité après la France, le deuxième pays en production électrique à partir de nucléaire, un pays majeur de ce secteur par sa production, son savoir-faire, ses exportations de technologie et sa recherche. Un tremblement de terre puis un tsunami qui engendreront l’accident dans la centrale de Fukushima Daini en 2011 mettront fin à cette ère malgré l’absence de mort causés par les rayonnements ionisant[33] grâce à une meilleure gestion de crise qu’en Ukraine en 1986. Le Japon affichera alors la volonté d’arrêté sa production énergétique à partir de nucléaire et éteindra effectivement ses réacteurs dès l’année de l’accident. Cependant l’on peut nuancer ce propos car certains réacteurs ont été réouvert depuis et des courants politiques restent pronucléaires[34].

En Italie la sortie du nucléaire est plébiscitée par un référendum dès l’année suivant la catastrophe de Tchernobyl en 1987. Les quatre réacteurs italiens sont alors fermés jusque dans les années 1990. Aujourd’hui l’Italie ne garde que des réacteurs d’expérimentation.

La Belgique annonce sa sortie du nucléaire assez tardivement en 2003. Avec 7 réacteurs qui comptent pour une part d’un peu moins de 50% dans son mix électrique, la Belgique est un pays important du nucléaire et qui dépend beaucoup du nucléaire. Au vu de son importante production de radioisotopes pour la médecine, la loi prévoyant la sortie du nucléaire exclu la fermeture des réacteurs producteur. Là encore, la sortie du nucléaire n’est pas rapide, le pays prolongera en effet de 10 ans la durée d’exploitation de trois réacteurs[35].

La Suisse affiche la volonté de sortir du nucléaire en 2011 elle aussi, dans sa « Stratégie énergétique 2050 » adoptée par le Conseil fédéral, confirmé par le vote de 58% des électeurs en 2017[36]. Aujourd’hui c’est ¼ de son électricité qui est encore produite par 4 réacteurs, part qui était montée jusqu’à 41% environ en 2006. Tout comme le reste des pays dans cette catégorie elle garde des réacteurs expérimentaux, et reste un pays important de l’innovation nucléaire ce qui se vérifie dans son association au traité Euratom.

 

D - Les politiques nucléaire civiles des Etats poste-socialistes

Les politiques nucléaires civiles des Etats poste-socialistes sont une catégorie à part car sont les héritières du bloc soviétique effondrée, les pays qui les portent n’ont pas forcément fait le choix elles-mêmes ou bien l’ont fait dans un contexte très particulier de proximité voir de tutelle par l’URSS, on pourrait dire qu’il ne s’agit pas à la base d’une volonté de leur part et d’une mise en œuvre de leurs propres moyens.

Le Kazakhstan a hérité d’un seul réacteur nucléaire ensuite fermé en 1999. L’Arménie possède encore un réacteur nucléaire. La Lituanie avait hérité de deux réacteurs qu’elle a fermé. La Hongrie possède encore quatre réacteurs qui lui fournissent 50% de son électricité. La Bulgarie n’a plus que deux réacteurs en fonctionnement sur les six dont elle avait hérité. La Roumanie a toujours deux réacteurs de la période socialiste. La République Tchèque a maintenu ses six réacteurs. La Slovaquie en plus d’hériter de sept réacteurs dont quatre encore en fonctionnement, a hérité de deux réacteurs en construction. L’Ukraine enfin a été le pays de l’accident de Tchernobyl dont elle hérite des zones d’exclusions et des coûts de réhabilitation inhérents, mais cela ne l’empêche pas de continuer l’exploitation et la construction de rien de moins que dix-sept réacteurs qui fournissent plus de la moitié de son électricité.

 

E - Les politiques d’enclenchement du nucléaire civile, ou politiques nucléaire civiles marginales

La dernière catégorie que l’on peut déduire est celle des politiques nucléaires civiles marginales par leur ampleur (d’un point de vue absolue, et non relatif à la taille du pays et sa production d’électricité) ou d’enclanchement récent. Il s’agira donc ici de pays ayant moins de dix réacteurs ou n’en ayant que en construction.

Dans cette catégorie rentrent tous les autres pays listés par l’AIEA qui n’ont pas été cités plus haut. Il s’agit principalement de quatorze pays classés ici par ordre décroissant de nombre de réacteurs en fonctionnement. La Suède et l’Espagne possèdent 7 réacteurs, le Pakistan 5 (en plus de 2 en construction), l’Argentine 3, l’Afrique du Sud, le Mexique et le Brésil 2, the United Arab Emirates (en plus de 3 en constructions), la Slovénie, les Pays-Bas, l’Iran et la Biélorussie (qui n’en a pas hérité de l’URSS et qui l’a construit après 1990) un seul, la Turquie et le Bengladesh peuvent être rajoutés pour leurs deux réacteurs en construction chacun.

A cette catégorie n’ont pas été ajouté tous les pays possédant des réacteurs expérimentaux qui ne rentrent pas dans le cadre d’une production industrielle d’énergie.

 

Au total, ce sont donc 34 pays seulement qui possèdent des réacteurs électronucléaires d’ampleur industrielle et non seulement de recherche, qui forment un parc nucléaire mondial de 442 réacteurs en fonctionnement et 53 réacteurs en construction répartis dans des pays aux politiques nucléaire très différentes.


II – LE NUCLEAIRE, OUTIL DE PUISSANCE

Réacteur dans le monde. Wikipédia

Figure 1 : réacteur dans le monde. Wikipédia

Une fois l’observation empirique effectuée nous nous attelons dans cette partie à l’analyse des données afin d’en tirer des conclusions et ainsi de pouvoir répondre à l’hypothèse initiale. Nous répondrons d’abord à la question de savoir si il existe une corrélation avant toute chose entre nucléaire civile et puissance, pour ensuite seulement nous demander si cette corrélation est causale ou non. Enfin, si cette relation est causale il sera adéquat de savoir si elle est une condition nécessaire et suffisante.

 

A - Une corrélation entre puissance géopolitique et ampleur du nucléaire civil

Afin de vérifier ou d’infirmer l’hypothèse de départ, il sera ici testé la corrélation entre les catégories de politique nucléaire civil avec des catégories de puissance de politique internationale. Il sera considéré cinq catégories de puissance couramment admises : les principaux pays anciennement émergents : les BRIC ; les grandes puissances traditionnelles de la Triade : le G7 ; les puissances régionales ou moyennes ou nouvellement émergentes et, enfin, les non-puissances.

Dans un premier temps l’on remarque que la corrélation fonctionne assez bien entre appartenance aux BRIC et politique nucléaire volontariste puisque 3 pays sur 4 qui ont des politiques volontaristes font partie des BRIC (Russie, Inde, Chine) n’excluant que le Brésil, et qu’à l’inverse 3 pays sur 4 également font partie des BRIC et ont en même temps une politique nucléaire volontariste, n’excluant que la Corée du Sud.

Dans un second temps on peut voir que la corrélation entre appartenance au G7 et politique nucléaire soit neutre/ambiguë soit sceptique est quasiment parfaite puisque tous les pays du G7 ont une de ces deux politiques nucléaires et que, à part la Belgique et la Suisse, tous les pays ayant une de ces deux politiques nucléaire font partie du G7.

Dans un troisième temps, la corrélation avec les puissances moyennes/régionales/nouvellement émergentes est plus compliquée à déceler. Comme définition de puissance moyenne il sera utilisé les conclusions d’un rapport de Clingendael Inst.[37] qui établit une liste exhaustive des puissances moyennes dans le monde en fonction de multiples critères. On remarque alors une causalité intermédiaire car 13 pays ayant une politique nucléaire d’enclenchement sont des puissances moyennes (n’excluant que la Slovénie), alors qu’en ce qui concerne les puissances moyennes, 18 n’ont pas d’industrie nucléaire. Cependant il est a noté que la corrélation dans ce sens est plus forte pour les puissances moyennes les plus établies : 11 puissances moyennes établies sur 17 ont une politique nucléaire d’enclenchement [38] .

Figure 4

OOSTERVELD, TOROSSIAN. A Balancing. 2018-2019.

Encadré en rouge, les puissances moyennes rentrant dans la catégorie de politique nucléaire E. Entre parenthèse et barrés horizontalement les pays rentrant dans une autre catégorie de politique nucléaire. Les grandes puissances ne nous intéresse pas dans ce graphique.


Enfin, dans un quatrième et dernier temps l’on peut voir que tous les pays non-puissants sauf seulement la Slovénie n’ont pas de production électronucléaire ou bien n’ont fait que hérité leur nucléaire de la période soviétique. Et qu’à l’inverse tous les pays sans nucléaire (159 pays) sont quasiment tous non-puissant à part les 18 puissances moyennes vues plus haut, qui n’ont pas d’industrie nucléaire.

Ainsi au vu de ces résultats l’on peut en déduire qu’il y a une corrélation assez claire entre puissance d’un pays et type de politique nucléaire civile observée.

 

B – Une causalité ?

Au-delà de la corrélation, l’on peut se demander si il existe une relation de cause à effet entre puissance et politique nucléaire. Celle-ci semble un peu plus dur à discerner. On cherche ici non pas à savoir si le nucléaire civil est la seule cause de la puissance d’un Etat, mais à savoir si il en est au moins une cause, autrement dit s’il est un outil que les Etats doivent utiliser si ils veulent augmenter leur puissance.

L’on pourrait dire tout d’abord que d’un point de vue temporel c’est le nucléaire qui précède la puissance dans le sens où ce sont historiquement exclusivement des acteurs étatiques, l’Etat lui-même, qui initient les politiques nucléaire dans une volonté de puissance comme objectif. Aucun pays n’a vu d’acteur privé faire émerger le nucléaire civil dans un contexte de montée en puissance. Si cela avait été le cas, un Etat pourrait augmenter sa puissance et alors, sans volonté politique, une industrie nucléaire civile émergerait telle une externalité de cette montée en puissance, à partir d’acteur non-étatiques, privés. Cela ne se vérifie pas empiriquement.

D’un autre point de vu, en reprenant les conclusions sur la corrélation, l’on remarque autre chose : ce ne sont pas n’importe quels pays puissants qui ont une politique nucléaire civile, ce sont les Etats qui ont une politique nucléaire civile volontaristes en particulier qui montent le plus rapidement en puissance (Chine, Inde, Russie, Corée du Sud), alors qu’au contraire les politiques nucléaires neutres ou sceptiques sont l’apanage des pays puissants plus stagnants (les puissances installées voir déclinantes aux vues de leur faible croissance du PIB et croissance démographique).

Il y a donc deux indices qui se confirment pour en déduire une causalité, autrement dit que le nucléaire civil est un outil de la puissance.

 

C - Un outil de puissance apparent

Si l’on peut déduire une corrélation assez claire entre puissance et nucléaire, puis une causalité de l’un vers l’autre, il convient de se pencher sur la question de la nécessité et de la suffisance de cette cause pour tel effet.

Il semble clair que le nucléaire n’est pas suffisant en lui-même à la puissance, ce travail n’a d’ailleurs pas la prétention de le prouver. En effet d’abord un Etat ne pourra pas mettre en place de politique nucléaire sans un contexte a minima favorable (la majeure partie du coût du nucléaire est répartie dans l’investissement initiale, ce qui présuppose donc un pays assez riche à la base[39] [40]), de plus il n’a jamais existé encore d’Etat investissant exclusivement dans cette énergie dans un but de puissance au détriment de tous les autres facteurs de la puissance, même la France dont la politique nucléaire civile a été l’une des plus ambitieuses ne permet pas de vérifier cela. Et d’ailleurs au contraire les politiques nucléaires civiles servaient souvent d’abord de background nécessaire à une politique nucléaire militaire. En somme on imagine donc mal que le nucléaire civil soit suffisant à lui-seul à la puissance d’un Etat.

Cependant, en ce qui concerne le critère de nécessité, le nucléaire civil semble bien nécessaire et difficile à substituer pour différentes raisons. En effet si cela n’était pas le cas, la corrélation puis la causalité seraient moins vérifiées : les Etats n’auraient pas de raisons d’investir dans le nucléaire civil, de plus l’on verrait dans les grandes puissances d’autant plus d’exceptions à la règle, or c’est au niveau des grandes puissances que la corrélation est la plus forte avec la présence de nucléaire civile.

Si le nucléaire semble à ce point nécessaire pour qu’un Etat acquiert une puissance aujourd’hui, cela s’explique par plusieurs facteurs. Scientifiquement le nucléaire à des potentiels déjà explorés, des possibilités dont on sait qu’elles sont prometteuses (en plus de possibilités incertaines comme la fusion) et des applications que n’ont pas les EnRi (médecine, agriculture) un peu à l’instar d’un pétrole aux usages non énergétiques (plastique, bitume, huile, etc) difficilement substituables. Le nucléaire a également des atouts énergétiques certains pour ce qui concerne les facteurs économiques et écologiques de la puissance, quand d’autres possibilités de substitutions sont incertaines : le nucléaire rassemble de manière sûr les faibles émissions de CO2, la pilotabilité, le faible impact au sol, la faible quantité de déchets, le faible coût, et la faible utilisation de matériaux[41], en plus de l’existence technique de nouvelles solutions (réacteur à neutrons rapide permettant de fermer le cycle du combustible), une concentration d’atout qui sera rarement retrouvée en entier ailleurs actuellement. En effet il manque des ruptures technologiques pour que les EnRi atteignent l’ensemble de ces atouts (par exemple : il sera possible d’avoir une énergie pilotable, à faible émissions mais alors le coût sera démultiplié par le besoin de stockage massif[42]). Rompre avec une grande partie du nucléaire civil au profit des EnRi comme le fait l’Allemagne est, en cela, un renoncement à une puissance vraiment complète sur la scène internationale dans le présent, au profit d’un pari sur les innovations futures dans les EnRi. Le Japon troque également son nucléaire et sa puissance contre une bien plus grande dépendance énergétique à l’extérieure pour un pays qui a peu de ressources à la base. Enfin, l’industrie nucléaire civile est également le background indispensable à une utilisation militaire du nucléaire, qui a besoin d’une filière d’enrichissement de l’uranium, de réacteurs tests et de compétences en ingénierie nucléaire par exemple, c’est là tout l’enjeu des relations entre Washington et Téhéran et de la surveillance du nucléaire civile dans le monde par l’AIEA pour éviter la prolifération des armes nucléaires. Le nucléaire reste donc, pour l’instant à notre époque, un déterminant nécessaire à la puissance des Etats, et il faudra encore attendre pour savoir si certains des facteurs de puissance qu’il offre seront vraiment dépassé dans l’avenir, et encore, il resterait encore indispensable dans ses applications militaires ou scientifiques si il ne l’est plus sur les seuls facteurs économique et écologique.


***


CONCLUSION

Après s’être posé la question, nous avons émis l’hypothèse que le nucléaire n’est pas un outil de puissance dépassé dans les mains des Etats, mais qu’il reste au contraire d’actualité. L’observation empirique nous amène à voir que les politiques nucléaires civiles sont tout d’abord le fait d’une minorité d’Etat dans le monde, mais au-delà de ça surtout qu’elles sont de nature diverses entre volonté d’agrandir le parc (et moyen de le faire) pour les puissances montantes, stagnation/ambiguïté voir scepticisme envers cette source d’énergie dans le pire des cas pour des puissances installées ; ou bien encore politique marginale, ou de démarrage d’un parc nucléaire en ce qui concerne un grand nombre de puissances moyennes. L’analyse de cette observation ensuite nous mène à remarquer qu’il y a effectivement corrélation entre plus de volonté de nucléaire civile et dynamique de puissance : les nouvelles puissances montantes que sont la Chine, la Russie et l’Inde principalement ont des politiques très volontaristes, alors que les puissances installées se font à la fois challengées dans le nucléaire et dans leur place sur la scène internationale. Mais la relation ne s’arrête pas là entre nucléaire civil et puissance, l’un semble être un peu plus la cause de l’autre : le nucléaire semble être un outil de puissance, plus qu’il ne semble conséquence de la puissance pour la raison qu’il est le résultat d’une volonté politique et n’est pas une externalité. Enfin, cet outil, si il ne semble pas suffisant à la puissance, parait néanmoins indispensable.

A partir d’une hypothèse, après observation, description et analyse des données, nous pouvons en déduire une théorie. Les politiques énergétiques nucléaire civiles  ne semblent pas suffisantes à l’émergence de la puissance, certes nous l’avons dit, mais elles y participent pour une part non négligeable à travers divers canaux : scientifique, économique, militaire, et nouvellement écologique (en étant une part intégrante de certaines politiques de réduction d’émissions) pour la raison qu’il rend moins indépendant d’approvisionnements énergétiques externes, qu’il crée de la croissance et des emplois bien sûr, mais surtout qu’il offre une énergie peu cher et abondante du fait de sa nature physique très concentrée ; pour la raison aussi qu’il est un indispensable background à un arsenal nucléaire militaire ; pour la raison encore qu’il a de forts potentiels scientifiques déjà explorés et qu’il reste à développer, qu’il offre des possibilités connu dans l’agriculture et la médecine ; pour la raison enfin qu’il est l’une des sources d’énergie les moins environnementalement impactante si les standards de sureté et de cycle du combustible sont respectés. Du moins encore, si il n’était pas une cause directe de la puissance, il est un indice quasiment infaillible sur l’état de la puissance actuelle d’un pays.


ANNEXES

Fig.1 : Wikipédia. Réacteur dans le monde.









Fig.2

Fig.3 : Solidarité et Progrès.

Fig.4 : OOSTERVELD, TOROSSIAN. A Balancing. 2018-2019.

Encadré en rouge, les puissances moyennes rentrant dans la catégorie de politique nucléaire E. Entre parenthèse et barrés horizontalement les pays rentrant dans une autre catégorie de politique nucléaire. Les grandes puissances ne nous intéresse pas dans ce graphique.











Fig.5 Reuss, Paul. L'énergie nucléaire. Presses Universitaires de France, 2012

Fig.6 : Reuss. L'énergie.2012

Fig.7 : Reuss. L'énergie.2012

Fig. 8 : CEA. https://www.cea.fr/comprendre/Pages/energies/nucleaire/essentiel-sur-cycle-du-combustible-nucleaire.aspx








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[1] Jean-Marc JANCOVICI. Dormez tranquilles jusqu’en 2100: Et autres malentendus sur le climat et l’énergie. Odile Jacob. 2015.

[2] Matthieu Auzanneau. Or noir : la grande histoire du pétrole. La découverte. 2016.

[3] Ibid.

[4] IEA Sankey Diagram. https://www.iea.org/sankey/#?c=World&s=Balance

[5] CEA : « 1 kg d’uranium naturel fournit une quantité de chaleur de 100 000 kWh dans une centrale électrique courante, alors que 1 kg de charbon fournit en brûlant 8 kWh. » https://www.cea.fr/comprendre/Pages/energies/energie.aspx?Type=Chapitre&numero=3#:~:text=L'%C3%A9nergie%20nucl%C3%A9aire%20est%20de,fournit%20en%20br%C3%BBlant%208%20kWh.

[6] Voir fig. 3

[7] Reuss, Paul. L'énergie nucléaire. Presses Universitaires de France, 2012

[8] Ibid.

[10] Voir fig. 8

[12] B. QUENELLE, « Rosatom mise sur le succès des petits réacteurs ». Les Echos, 6/09/18. https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/avec-sa-centrale-nucleaire-flottante-rosatom-mise-sur-le-succes-des-petits-reacteurs-137929 consulté le 20/10/20.

[13] Rosatom, official website, https://www.rosenergoatom.ru/en/npp/ consulté le 11/11/20

[14] V. LE BILLON, « Nucléaire : quelle est la réalité du carnet de commandes de Rosatom ? ». Les Echos, 26/04/19. https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/nucleaire-quelle-est-la-realite-du-carnet-de-commandes-de-rosatom-1014250 consulté le 25/10/20

[15] « Russian fast reactor reaches full power ». World Nuclear News, 17/08/16

[16] Sylvestre HUET, « Un second EPR chinois en service commercial ». Le Monde, 11/09/19. https://www.lemonde.fr/blog/huet/2019/09/11/un-second-epr-chinois-en-service-commercial/ consulté le 12/10/20

[17] EAST Fusion Facility official website. http://east.ipp.ac.cn/ consulté le 10/10/20

[18] Ruhee NEOG et al. The Indian Civil Nuclear Programme : Issues, Concerns, Opportunities. Institute of Peace and Conflict Studies. 2012.

[19] Alka MUDGAL. From Civilian Nuclear Deal To Civil Nuclear Liability Bill. Indian Political Science Association, The Indian Journal of Political Science Vol. LXXI, No. 3, 2010, pp. 823-83.

[20] « Nucléaire civil: Accord Turquie-Corée du Sud ». Europe 1, 15/06/10. https://www.europe1.fr/international/Nucleaire-civil-Accord-Turquie-Coree-du-Sud-428012 consulté le 15/11/20

[21] Charles MERLIN. Les Petits réacteurs modulaires dans le monde, perspectives géopolitiques, technologiques, industrielles et énergétique. IFRI, 2019.

[22] Malik Qasim MUSTAFA. Civil Nuclear Deal with the US. Institute of Strategic Studies Islamabad, Strategic Studies , Vol. 37, No. 2, 2017, pp. 17-39.

[23] Jennifer T. GORDON. International Co-financing of Nuclear Reactors Between the United States and its Allies. Atlantic Council. 2020.

[24] Robert DAUTRAY et al. Nuclear energy in France today and tomorrow: IInd to IVth generations. Académie des Sciences, Paris. 2012.

[25] Marc CHERKI, « Nucléaire: pourquoi la France renonce au «recyclage infini» du combustible ». Le Figaro, 23/10/19.

[27] HM Government. Industrial Strategy, Nuclear Sector Deal. 2018.

[28] Azar KHALATBARI, « Royaume-Uni : l'atome sans l'Europe ». Science et Avenir, 02/02/17. https://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/le-royaume-uni-quitte-euratom_110305 consulté le 5/11/20.

[29] Qu'est-ce qu'Euratom ? Toute l’Euroe.eu. https://www.touteleurope.eu/actualite/qu-est-ce-qu-euratom.html consulté le 10/11/20.

[30] Ibid.

[31] Cornelia CHILIAN. Réacteurs nucléaires et production durable de radioisotopes médicaux. Département de génie physique école polytechnique Montréal. 2012.

[32] L’approvisionnement en radioisotopes médicaux. OCDE, NEA n°6970, 2010.

[33] Nations-Unies. Rapport du Comité scientifique des Nations Unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants Soixante-quatrième session. 2017.

[34] Tobias WEISS. The Campaign for Nuclear Power in Japan before and after 2011 Between State, Market and Civil Society in Civil Society and the State in Democratic East Asia, Amsterdam University Press. 2020.

[35] Gouvernement Belge. Base légale de la sortie du nucléaire en Belgique. https://economie.fgov.be/fr/themes/energie/sources-denergie/nucleaire/base-legale-de-la-sortie-du

[36] Marion MOUSSADEK, « Les Suisses votent la sortie du nucléaire ». Le Figaro, 19/05/17.

[38] Voir fig. 4

[39] CEA official website. The cost of nuclear. 2014. https://www.cea.fr/comprendre/Pages/energies/nucleaire/essentiel-sur-cout-du-nucleaire.aspx

[40] Voir fig. 5

[41] Voir fig. 5, 6, 7

[42] JANCOVICI. Dormez. 2015.

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